Je vais être honnête d’entrée : je ne suis pas objectif. Jeff Buckley fait partie de ces artistes qui ont littéralement changé ma façon d’écouter la musique. Quand j’ai découvert Grace à l’époque de sa sortie, dans les 90’s, c’était un séisme. Cette voix, cette sensibilité à fleur de peau, cette manière de te retourner les tripes en une note tenue. Bref, quand un documentaire sur Buckley débarque à Sundance en 2025, réalisé par Amy Berg et produit par Plan B (la boîte de Brad Pitt), forcément, j’avais des attentes.
Le doc retrace la vie de Jeff Buckley en s’appuyant sur des archives inédites, des messages vocaux personnels et une série de témoignages de proches. Produit par Topic Studios, Disarming Films et Fremantle, distribué par Magnolia Pictures et HBO Documentary Films, le film dure 107 minutes. Petite anecdote de production qui vaut le détour : à l’origine, Brad Pitt voulait incarner Buckley dans un biopic. Mary Guibert, la mère de Jeff, a gentiment décliné. Amy Berg, initialement approchée pour un film de fiction, a finalement pivoté vers le documentaire. Pitt est resté comme producteur exécutif et a même aidé à numériser et préserver les affaires de Buckley. Comme quoi, parfois le plan B — sans jeu de mots — est le bon.
Une plongée réussie dans les 90’s
Ce que le doc fait bien, c’est restituer l’époque. On est en plein âge d’or du rock alternatif, et Berg parvient à recréer cette atmosphère avec un mélange d’archives et de témoignages bien choisis. La musique est omniprésente dans le film, et c’est exactement ce qu’il faut. Chaque morceau qui passe m’a foutu le frisson, et l’équilibre entre la dimension biographique et la dimension musicale est plutôt réussi. On n’est pas dans un biopic filmé où la musique sert de fond sonore : ici, elle est au centre.
Les témoignages de Rebecca Moore, la première petite amie de Buckley, sont excellents. Sincères, précis, touchants sans tomber dans le pathos. C’est elle qui apporte le plus de matière humaine au doc. En revanche, tout le battage médiatique autour de la participation de Ben Harper, faut relativiser : dans le doc, c’est très anecdotique. Pas de révélation fracassante, pas de moment clé. On passe vite.

La période qui m’a le plus parlé, c’est évidemment celle du Sin-é. Cette époque pré-stardom où Buckley jouait dans ce petit café de l’East Village, seul avec sa guitare, devant une poignée de gens. Le Live at Sin-é reste un de mes disques favoris, et voir cette période documentée avec des images d’époque, ça m’a pris aux tripes.
Une construction qui flanche
Là où le doc pêche, c’est dans sa structure. Berg passe un temps considérable sur l’enfance et les origines de Buckley. C’est intéressant, oui, mais c’est monté en neige pendant des plombes. On s’attarde, on creuse, on détaille. Et puis d’un coup, la période de gloire arrive et on file vers la mort à une vitesse qui laisse un goût d’inachevé.
Autre lacune, et pas des moindres : le travail avec Gary Lucas est totalement ignoré. Lucas, c’est le guitariste de Gods and Monsters, celui avec qui Buckley a co-écrit Grace et Mojo Pin — deux morceaux fondateurs de l’album. Passer ça sous silence dans un documentaire qui se veut exhaustif, c’est un problème. Ça laisse un trou dans la narration qui, pour les connaisseurs, se remarque immédiatement.

Sur le traitement de la mort de Buckley, en revanche, Berg fait le bon choix. C’est pudique mais clair. Pas de voyeurisme, pas de sensationnalisme, juste les faits tels qu’ils se sont passés. Et ça fait du bien de voir un doc qui remet les pendules à l’heure face aux rumeurs débiles qui circulent depuis des décennies.
Le Verdict
Amy Berg livre un documentaire sincère, porté par des archives inédites et des témoignages précieux, qui rend hommage à Jeff Buckley avec respect. La dimension musicale est bien traitée, l’époque 90’s est restituée avec justesse, et les moments d’émotion sont là. Mais le déséquilibre structurel — trop de temps sur l’enfance, pas assez sur la période de gloire — et l’omission incompréhensible de Gary Lucas empêchent le doc d’être la référence définitive qu’on était en droit d’espérer. Ça reste un visionnage essentiel pour tout fan de Buckley, et une belle porte d’entrée pour ceux qui ne connaissent pas encore. Mais Bref, on aurait pu avoir plus.
Sources
- Wikipedia — It’s Never Over, Jeff Buckley
- Sundance Film Festival — Fiche officielle du film
- Rotten Tomatoes — Agrégateur critiques (98%, 46 critiques)
- Metacritic — Score pondéré (72/100, 17 critiques)
- Variety — Tatiana Siegel, « Jeff Buckley Doc Reveals Why a Biopic Starring Brad Pitt Was Nixed » (23 janvier 2025)
- The Hollywood Reporter — Rebecca Keegan, « Sundance Doc Made by Superfan Unpacks the Legacy of Jeff Buckley » (21 janvier 2025)
- Deadline Hollywood — Matthew Carey, acquisition Magnolia Pictures / HBO (4 juin 2025)
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